Direction des services départementaux de l'éducation nationale de la Haute Corse

Vue du port de Bastia

Par Frédéric Bourgeois de Mercey (1805 – 1860)
1839 - Huile sur toile (46,7 X 73,5)



© musée de Bastia - Photo : Ph. Jambert
© musée de Bastia - Photo : Ph. Jambert
Au rez de cour du musée de Bastia une toile de dimension modeste offre au spectateur une « vue du port de Bastia ». C’est l’œuvre du peintre voyageur Frédéric Bourgeois de Mercey qui présente une vision de l’actuel Vieux-Port délicatement éclairé par le soleil couchant.
Le port, avec son anse parfaitement identifiable, est animé par les activités de fin de journée : des marins achèvent de rentrer les voiles de leur navire, des embarcations sont au mouillage, d’autres sur la grève, des bateaux sont amarrés à la terre ferme; partout, sur mer, sur terre des personnages travaillent, déambulent ou flânent.

Cette ville portuaire, c’est bien Bastia mais les effets diffus des lueurs du soleil couchant, les éclats opalescents créent une scène d’illusion. Ce port de Corse pourrait être celui de n’importe quelle ville de la côte Ligure car il traduit le goût d’un voyageur cultivé et raffiné. Cette vision de notre ville correspond sans doute à celle d’un voyageur sentimental et lettré qui, faisant escale à Bastia lors de son Grand Tour nous dévoile la grâce particulière d’une ville bâtie sur une étroite frange de terre dominée par des montagnes.

Dès le premier regard nous percevons que l’image qu’il nous livre n’a pas pour mission de nous informer objectivement sur Bastia et son port; L’œuvre nous immerge dans une vision « affective » et globalisante du port et du paysage qui l’entoure.
Ce que ressent Frédéric Bourgeois de Mercey semble presque à l’opposé des impressions des voyageurs du début du XIXème qui veulent trouver en Corse une nature et des habitants « sauvages ». Bastia, c’est « une autre Corse », reliée au continent et à la péninsule italienne.

F. Bourgeois de Mercey aurait-il pu écrire comme Flaubert en 1840 « Adieu la Corse, ses belles forêts, sa route de Vico au bord de la mer ; adieu ses maquis, ses fougères, ses collines car Bastia n’est pas de la Corse... ». Flaubert n’a que 19 ans quand il écrit ses notes de voyage mais 5 ans plus tard il confirme ses impressions : « C’est là un beau pays (la Corse) encore vierge du bourgeois qui n’est pas venu le dégrader de ses
admirations, un pays grave et ardent, tout noir et tout rouge ».

Bourgeois de Mercey s’inscrit aussi dans une approche pittoresque de Bastia mais introduit dans sa « vue du port » une dimension romantique beaucoup plus subtile. Le peintre est né à Paris en 1805 ; Il parcourt l’Europe et voyage en Ecosse, au Tyrol, en Italie. Cela lui permet de composer des peintures de paysage très appréciées. Dès 1830 il a des problèmes de vue qui vont s’intensifier et le contraindre à cesser de peindre vers
1842. Parallèlement à son activité de peintre il écrit des chroniques de voyage et publie « Le Tyrol et le nord de l’Italie » en 1833, « Histoire et description des principales villes de l’Europe, Tyrol, Trente, Insprück » en 1835.
Dans « La Toscane et le midi de l’Italie, notes de voyage, études et récits » publié en 1834, il consacre quelques pages à Bastia.
En 1840 il devient chef de bureau des Beaux-Arts dont il prendra la direction en 1853.



Etude préparatoire au tableau de 1834
Etude préparatoire au tableau de 1834
En 2011, l’exposition « VISIONI DI BASTIA » au musée de Bastia, a présenté un dessin du Vieux Port réalisé par Bourgeois de Mercey entre 1830 et 1837. C’est une mine de plomb de 24 X 37,5 cm conservée au musée, vraisemblablement une étude préparatoire au tableau de 1834.


Quand il peint sa toile, l’artiste travaille donc à l’aide de ces croquis et il compose de mémoire une image de la ville.
En 1839 l’artiste, critique d’art, écrit pour la « Revue des Deux Mondes » des articles sur le thème de l’art italien. Il semble que cela influence son œuvre dans laquelle flotte une atmosphère « italienne ».

Comme les pêcheurs au premier plan, nous pénétrons dans l’anse lumineuse du port par la mer ; une mer calme, éclairée de reflets dorés. L’eau a des miroitements laiteux qui attirent le regard vers la grève. L’activité est intense sur le plan d’eau : une quinzaine d’embarcations l’occupent mais, cependant, tout est serein. Certains bateaux ont accosté sur la grève, près du « molletto », des hommes s’affairent mais l’ambiance n’est
pas laborieuse. Les gestes semblent calmes, adoucis par la lumière déclinante.

Sur les bateaux – barques de pêche, tartanes, pinques, navires à fond plat destinés au transport de marchandises – les personnages, à peine des silhouettes, semblent se tourner vers le rivage.

La partie gauche de la toile est recouverte d’un voile d’ombre ; Le sud du port nous laisse entrevoir la masse rocailleuse du « leone » (il sera arasé vers 1860 et le quai sud achevé en 1864). La masse imposante, sombre et austère, des hauts immeubles gênois est touchée par les derniers rayons du soleil couchant.
Très vite, le regard fuit l’ombre, attiré par la lumineuse partie centrale. Là, sur le quai, devant les « magazzini », des hommes, des femmes, des enfants – personnages vêtus de couleurs claires, de blanc, de rouge – forment des groupes. Qui sont-ils ? Des travailleurs achevant leur journée ? Des promeneurs profitant de l’air calme et doux d’une fin d’après-midi ?
Les personnages, les immeubles sont dominés par la haute stature de Saint-Jean. L’artiste a fidèlement représenté les maisons qui dérobent à la vue la partie inférieure de la façade de l’église.

Lors de la visite du peintre, Saint-Jean n’a pas encore l’aspect célèbre que nous lui connaissons. Seul le clocher de gauche est érigé. C’est l’œuvre du maçon suisse Tomaso Quadri qui l’a élevé en 1810. Le clocher droit date de 1864 (Paul Augustin Viale). La façade n’est donc dotée ni de la tour clocher avec sa coupole ni du fronton triangulaire surmonté d’une croix.

Frédéric Bourgeois de Mercey, sur son dessin préparatoire comme dans la peinture « vue du port de Bastia » ne restitue pas l’exacte apparence de l’église.

Les volutes, véritables emblèmes de Saint-Jean, sont curieusement encastrées à la base des tours-clochers : dans la réalité elles sont saillantes et « dépassent » des clochers. Cela semble indiquer que le peintre a peint sa toile (et peut-être réalisé son dessin préparatoire) de mémoire, loin de la ville. Cependant, cette « erreur » rend l’église plus compacte et propulse le regard vers la pointe du clocher. Tout est fait pour créer l’illusion de la profondeur, du premier plan vers le fond du bassin, puis du clocher vers les sommets bleutés.

Derrière Saint-Jean l’artiste a représenté Terra Vecchja, le quartier des jésuites et tout près, la campagne. Les proches collines, qu’il dessine sur une ligne au milieu exact de la toile, ont un air de Toscane. Saint-Antoine et Monserato paraissent tout à la fois proches et lointains.
Au-dessus des collines se dressent des montagnes ; elles se découpent sur un ciel dégagé, à peine animé de nuages légers et transparents.
Au loin, le dégradé des couleurs crée une véritable illusion d’éloignement et d’espace ; il est facile de reconnaître les villages de Ville de Pietrabugno et San Martino di Lota.


Port de Bastia - Janine VITTORI
Port de Bastia - Janine VITTORI
Mais le regard du spectateur est troublé : Ces hautes montagnes correspondent-elles à la géographie de Bastia ?
Ces sommets qui se perdent dans le lointain, à quelle chaîne montagneuse appartiennent-ils ?

On croirait voir une petite ville ligure au pied des Alpes plutôt que Bastia.

Frédéric Bourgeois de Mercey, qui sait appréhender les paysages en géographie, métamorphose ici sa « vue » en une vision imaginaire de la ville.
Par les teintes bleutées des montagnes le paysage se transforme en un territoire inconnu. Les sommets familiers, en pente douce, prennent un caractère plus majestueux : La cime se perd dans le ciel. La montagne devient escarpée, vertigineuse. Elle s’impose au-dessus de la ville et du port.
Ce paysage inhabituel a quelque chose d’extraordinaire, une beauté pittoresque. Le peintre juxtapose un port de douceur et une montagne sauvage.
La ville peinte par Frédéric Bourgeois de Mercey n’est plus tout à fait Bastia mais une cité exotique dans laquelle le pittoresque s’allie au sublime.

Janine VITTORI


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Inspection D'Académie
Vendredi 27 Janvier 2012
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